De Dakar à Kinshasa, de Conakry à Kampala, de Nairobi à Niamey, la plupart des capitales africaines débordent chaque matin de journaux, plus ou moins sérieux, révérencieux ou satiriques. Ceux de N'Djamena au Tchad font exception. Il faut parfois attendre le milieu de la matinée pour trouver l'unique quotidien national, Le Progrès, imprimé sur 6 à 10 pages petit format - dont la moitié d'annonces légales. Ces deux dernières semaines, l'affaire de L'Arche de Zoé occupait l'essentiel du mince espace rédactionnel de ce quotidien réputé proche du gouvernement. S'il évoquait régulièrement "la déportation clandestine de mineurs vers l'Europe", Le Progrès a rendu compte avec précision et une certaine distance des événements. Au lendemain du raid éclair du président de la République Nicolas Sarkozy, c'est avec sobriété qu'il l'a raconté en titrant : "Sept inculpés du rapt d'Abéché sont libérés".
L'hebdomadaire L'Observateur a fait preuve d'un ton aussi mesuré pour faire le récit du "naufrage de l'Arche de Zoé" et des premières retrouvailles d'Abéché et poser, parmi d'autres, cette question : "Comment le ministère des affaires étrangères français pouvait-il ne pas être au courant de l'opération ?"
D'autres publications tchadiennes se sont laissées aller aux métaphores virulentes et aux formules vitriolées pour traiter l'affaire. Ainsi N'Djamena bi-hebdo faisait sa dernière "une" sur les "Négriers des temps modernes", n'hésitant pas à évoquer "les enfants sauvés d'une traite humanitaire" et "leurs bourreaux", tandis que l'hebdomadaire Le Temps inventait les expressions "humanitaires mercenaires" ou "charter inversé" destinées à fournir "des enfants pour la France".
Dans un commentaire du Temps, on pouvait même lire : "L'intervention de la police a sûrement sauvé les enfants d'une culture où le viol et la pornographie des mineurs sont monnaie courante."
Beaucoup plus que par la presse écrite, dont l'influence est assez marginale, c'est par la radio que les Tchadiens suivent les rebondissements d'une affaire qui ne passionne pas forcément toute la population, confrontée à des problèmes de survie dans l'un des pays les plus pauvres de la planète.
La radio nationale tchadienne et la première radio commerciale de N'Djamena, Ngato - qui a organisé une ligne ouverte sur le sujet brûlant avec ses auditeurs -, et, surtout, Radio France Internationale (RFI), très écoutée dans les classes moyennes et les milieux intellectuels, mais aussi par certains chauffeurs de taxi, suivent chaque épisode de l'extraordinaire feuilleton.
Le débarquement à N'Djamena de nombreux journalistes occidentaux - Français et Espagnols principalement -, avec leurs matériels de transmission sophistiqués, n'a pas multiplié les sources d'informations pour les citoyens ordinaires. Les médias étrangers n'ayant pas de "retour" dans le pays - à l'exception de quelques chaînes de télévision reçues dans de rares hôtels, largement occupés par... des journalistes étrangers.
La petite armée de l'information en campagne peut ainsi donner l'impression de fonctionner en circuit fermé. Et dépensant une bonne partie de son énergie à se traîner sous la canicule d'un ministère à une administration afin d'obtenir des autorisations de travailler, de filmer, de photographier, puis... de circuler (n'y aurait-il rien à voir ?).
Les appels téléphoniques vers la France passent très bien, mais l'inverse n'est pas vrai. Restent les SMS qui permettent aussi aux journalistes de se contacter d'un point de la ville à l'autre afin de s'entraider pour régler des problèmes administratifs qui sont typiques d'un système bureaucratico-policier moins kafkaïen qu'ubuesque.
Grandes manoeuvres et petites transactions. La récupération des photos réalisées par Jacques Wilmart, le pilote belge qui transporta les enfants de L'Arche de Zoé entre diverses localités de l'est du Tchad, a ainsi donné lieu à des surenchères peu glorieuses. Avec un chèque de 15 000 euros (qui devrait être transmis par son avocat au fils de l'inculpé), Paris Match l'a emporté sur VSD pour s'en assurer "l'exclusivité", alors que France 2 les a déjà diffusées, sans bourse délier, dans son journal de 20 heures du 1er novembre.
Il arrive parfois que deux parallèles, le temps réel et le temps médiatique, se rencontrent, quand le paradoxal, poussé à ses limites, génère la cocasserie. La scène se déroule samedi 3 novembre, à Abéché, loin de N'Djamena (800 km, plein est) et encore plus loin de Paris. Cinq reporters, dont l'envoyé spécial du Monde, arrivés le matin sur un Transall de l'armée française pour enquêter plusieurs jours durant sur le terrain, sont brutalement rattrapés par l'actualité diplomatico-médiatique, happés par le "factuel", sous la forme d'un SMS émanant d'une source proche du Quai d'Orsay, comme on ne doit jamais dire.
Les envoyés spéciaux pouvaient lire sur leur téléphone portable qu'un "événement très important" allait se produire le lendemain à N'Djamena. Un vol militaire était miraculeusement mis très tôt à leur disposition pour regagner en urgence la capitale tchadienne. De quoi peut-il bien s'agir ? Un débarquement de Nicolas Sarkozy ? Banco ! La première hypothèse imaginée par les reporters est la bonne. Celle de Bernard Kouchner, le ministre des affaires étrangères, dont l'absence sur le dossier reste aveuglante, a vite été écartée. Ils réussissent même à connaître le détail des six ou sept libérations, points d'orgue évidents du raid présidentiel qui sera ponctué par une conférence de presse commune avec le président tchadien Idriss Déby au palais présidentiel de N'Djamena.
Durant toute la soirée, l'Elysée et les ministères concernés se dérobent ou démentent auprès de certaines rédactions parisiennes. Et pour cause : l'annonce officielle du déplacement du président de la République ne doit être faite qu'après le décollage du Boeing A139 présidentiel qui, pour garder le secret, n'embarquera aucun journaliste. Les cinq reporters, cloîtrés par le couvre-feu dans l'enceinte d'une ONG ceinturée de barbelés et noyée par les néons, resteront seuls à savourer sans modération mais avec force dérision leur "scoop" vaguement irréel. En contemplant le ciel criblé d'étoiles.
En fin de soirée, RTL diffusera en exclusivité l'info très baladeuse, donc relativement volatile, bétonnée dans les sables du désert. "La vraie info, c'était à Abéché, bien sûr, ici c'est de la com'", glissera le lendemain Hervé Chabalier, PDG de l'agence CAPA venu "chercher" le journaliste de l'agence détenu avec les inculpés de L'Arche de Zoé.
Qu'en pensez-vous ??
Quelle histoire ...!!!